Albert Baronian

Lucia Bru

9 March 2006 — 16 April 2006

Rue Isidore Verheyden 2

“La nouvelle exposition de Lucia Bru en la galerie Baronian va surprendre : le temps de se souvenir de ses précédentes expériences et voilà que des choix ont eu lieu.  Surgissent alors des orientations inédites qu’elle envisage d’explorer.

 

Le cadre, pour ainsi dire, est familier. Aux alentours, il y a ce monde orthogonal qui se déploie sans crier gare et qui se positionne dans toute son assurance. Mais à y regarder de plus près, la ligne flageole, le plan s’incline de sorte qu’apparaît un champ d’étude qui mérite le coup d’œil, celui-là même que le curieux peut remarquer dans une zone de contiguïté.

 

Ainsi une table fait montre de son usage domestique puis accueille ou recueille des objets qu’on y aurait déposé avec soin. Ceux-ci sont façonnés de porcelaine et s’apparentent à des miroirs portatifs comme pour suggérer qu’ils ont un poids et qu’ils sont de nature à être pris en main (leur créatrice, du reste, se réjouit de s’en servir pour son plaisir aux fins de circonscrire tel phénomène ou tel espace). Le reflet, quant à lui, est l’œuvre d’un émail de platine ; étalé au pinceau, il vient de subir l’épreuve du feu. Le métal en a souffert tout autant ; une grande équerre exhibe ça et là quelques marques de soudure et revendique dans le même temps son statut d’instrument : trait et crayon se confondent pareillement. L’un a engendré l’autre mais nul ne connaît la chronologie de l’évènement.

 

Le geste, en outre, possède toute son importance. La présence de dessins liminaux en témoigne : des sillons de gouache blanche se sont déposés, au passage du pinceau, sur un papier cassé de couleur analogue. De nombreuses variations en résultent mais c’est surtout un exercice de concentration. Le corps, jusqu’à la fin de la séance, s’y engage totalement. Sans cesse, il faut veiller à ne pas afficher trop de régularité car il s’agit plutôt d’apprivoiser une faiblesse. Les feuilles sont ensuite empilées et Malévitch ne fait que passer.

 

Plus loin, le sol remonte légèrement. Une portion de parquet est adossée à un mur consentant (une latte, tout au plus, manque à l’appel). A proximité de cet ensemble repose une plaque de verre qui est maintenue à quelques millimètres de hauteur par des cubes de terre cuite. Ce beau montage se manifeste dans toute sa discrétion. D’autres créations partagent d’ailleurs cette faculté de réserve, cette propension à s’évanouir ou à s’amenuiser. Là-bas se trouve une pointe d’acier qui disparaît après avoir été large en sa base, ailleurs c’est un biseau ou un chanfrein qui corroborent le même propos.

 

Le grand et le petit, l’échelle et ses degrés restent au centre des obsessions de la plasticienne mais parfois des pièces développent, en sus, des thématiques inattendues. Les journaux sont de cet ordre : pour révéler l’architecture d’une page déterminée et marouflée sur bois, l’artiste a recouvert ces trois articles, ces deux colonnes d’une mosaïque irrégulière pour que le texte soit invisible. Cependant, l’observateur ne s’en étonnera qu’à moitié s’il réalise que des indices, dont celui-là, s’échelonnent pour évoquer les origines de ce travail. Lui qui trouve sa source dans les années soixante -une période au cours de laquelle on plébiscite des motifs tels que ceux du miroir, de l’objet ou du mot– pour mieux s’en détacher ensuite.

 

En effet, Lucia Bru, malicieuse, s’arroge le droit de prendre cet héritage à rebours (les premiers se préoccupaient de raison, la seconde y ajoute le souci du défaut) et contemple aujourd’hui le passé de sa lucidité.”

 

 

– Yoann Van Parys, L’occupation des sols, L’art Même, 2006